
Le Soudan n’entre pas dans l’indépendance comme on entre dans une fête. Il y entre comme on franchit une porte lourde, en retenant son souffle. Le 1er janvier 1956, à Khartoum, le drapeau se lève — et avec lui une promesse : celle d’un pays enfin souverain. Mais sous la toile neuve, la mémoire est ancienne : fleuve, désert, royaumes, fractures. L’indépendance ici n’est pas une fin. C’est un seuil.
⟡ Là où tout commence : un carrefour de terres et de fleuves
Avant la domination coloniale, le Soudan est un espace de passages. Le Nil y dessine des liens plus que des frontières. Des royaumes, des cités, des routes commerciales, des cultures nilotiques, sahéliennes, arabes et africaines s’y entremêlent. On n’y parle pas d’un seul bloc, mais d’une mosaïque vivante — faite de langues, de gestes, de récits, d’appartenances multiples.
Cette pluralité n’est pas une faiblesse : elle est une respiration. Elle oblige à composer, à négocier, à écouter. Mais l’histoire coloniale, elle, aime les cases. Elle préfère la séparation à la nuance.
⫷⫸ Le condominium : deux drapeaux, une même emprise
De 1899 à 1956, le Soudan est administré comme un “condominium” anglo-égyptien : une domination partagée entre le Royaume-Uni et l’Égypte. Sur le papier, une co-souveraineté ; dans la réalité, une stratégie. Le territoire devient un couloir politique, une zone d’influence, un espace tenu à distance de sa propre voix.
Cette période installe une bureaucratie, une hiérarchie, des dépendances. Et surtout, elle fabrique des fractures qui, plus tard, prendront feu au nom de l’unité.
⌘ La fracture Nord/Sud : une séparation fabriquée, puis figée
La domination coloniale ne gouverne pas seulement : elle découpe. Elle administre le Nord et le Sud différemment, comme deux mondes destinés à ne pas se rejoindre. Au Nord, l’accès à l’administration, aux institutions, aux élites politiques est davantage ouvert. Au Sud, l’isolement est renforcé : moins de représentation, moins de passerelles, moins de moyens pour construire une parole nationale reconnue.
La fracture devient structure. Et quand vient l’indépendance, ce qui manque le plus n’est pas un drapeau. C’est un récit commun, une confiance possible, une réparation.

⌘ L’ombre longue : esclavage, hiérarchies, mémoire blessée
L’esclavage a marqué profondément l’histoire de la région, en particulier pour les populations noires du Sud, capturées, déplacées, réduites à l’état de biens. Même lorsqu’il est officiellement aboli, il laisse des traces : dans les hiérarchies sociales, dans les imaginaires, dans le langage parfois. La colonisation n’efface pas ces violences. Elle les transforme en lignes politiques durables.
C’est une blessure que l’État indépendant héritera sans l’avoir soignée — et c’est ainsi que l’indépendance devient, dès le départ, une promesse fragile.
⫷⫸ 1956 : un drapeau, et déjà le vertige de l’unité
Le 1er janvier 1956, le Soudan devient officiellement indépendant. Mais le transfert de pouvoir bénéficie surtout à une élite nordiste. Le Sud se sent ignoré, relégué, peu entendu dans la construction de l’État. L’unité est proclamée — mais elle repose davantage sur l’injonction que sur la confiance.
Très vite, la tension se transforme en conflit. L’indépendance, au lieu d’apaiser, révèle. Elle met à nu ce que la colonisation avait organisé : la distance, la peur, la hiérarchie.
⌘ Quand l’indépendance ouvre la guerre
La mutinerie de 1955 au Sud annonce la longue guerre civile. Puis viennent les décennies de coups d’État, de centralisation autoritaire, de périphéries abandonnées. Darfour, Sud, monts Nouba : des territoires deviennent des blessures ouvertes.
Et pourtant, même au cœur de ces fractures, le pays continue d’exister par autre chose que l’État : par les solidarités du quotidien, par les familles, par la transmission, par une culture qui refuse de mourir.

✦ Ce qui tient encore debout : l’espoir sans naïveté
Le Soudan n’est pas un pays brisé : c’est un pays éprouvé. Et cette nuance est une force. Les soulèvements populaires de 2019 ont montré un peuple debout, une jeunesse lucide, une exigence de dignité, une volonté de rompre avec les cycles de domination et de violence.
L’indépendance de 1956 n’a pas tenu toutes ses promesses. Mais elle a ouvert un chemin : celui d’un peuple qui continue de se penser comme sujet de son histoire. L’espoir soudanais est tenace. Il ne crie pas toujours. Il persiste.
- 💫 Se rappeler que l’indépendance est un processus, pas une cérémonie.
- 💫 Honorer toutes les mémoires (Nord, Sud, périphéries) pour reconstruire un récit commun.
- 💫 Reconnaître la pluralité comme une force politique et culturelle.
« Certaines indépendances ne s’annoncent pas : elles se construisent, jour après jour, dans la dignité de ceux qui refusent d’oublier. » — Kanfura
⌘ Pour aller plus loin
- Encyclopaedia Britannica — The Sudan under the Anglo-Egyptian Condominium
- United Nations Digital Library — Documents sur le Soudan et la décolonisation (recherche par mots-clés)
- Journal of Democracy — Sudan’s Uprising: The Fall of a Dictator
- CFR — Sudan : repères sur la crise politique contemporaine
« Chez Kanfura, chaque plante raconte une histoire. Une histoire de soin, de beauté et de mémoire africaine. »